«Les brocantes résolvent les problèmes de consommation des populations camerounaises subjuguées par les produits provenant de l’Europe. »

Aujourd’hui l’on remarque de plus en plus de brocantes au Cameroun. Quelle explication pouvez-vous ressortir ?

Le phénomène de la brocante n’est pas en soi nouveau, mais son développement est le fait d’une époque : celle du machinisme et de la société de la consommation. Dans les sociétés industrialisées d’où partent les objets qui font le bonheur des brocanteurs et celui des Camerounais, la consommation est devenue un enjeu majeur dans les stratifications sociales. Les groupes sociaux, pour marquer la distance sociale d’avec les autres croient pouvoir se réaliser en ayant chez eux des objets inédits, ceux-là même dont la performance est sublimée et ventée par les professionnels de la publicité. Cette recherche de l’inédit induit, à n’en point douter, une accumulation des objets dont la surabondance, en absence d’un déversoir, peut se révéler encombrante. Mais, éviter d’être ringard a un coût qui, s’il peut être supporté par les consommateurs des pays développés dont le pouvoir d’achat est encore élevé malgré la crise économique, pose des problèmes dans les pays moins avancés comme c’est le cas du Cameroun. On se retrouve ainsi en face de deux interrogations opposées : comment se débarrasser du trop plein d’objets pour les citoyens des sociétés du nord, d’une part, et comment acquérir le meilleur objet, mais à moindre prix, pour les Camerounais, d’autre part. À ces deux types de préoccupations visiblement contradictoires, le marché de la brocante offre une partie de la réponse, dont les enjeux vont au-delà d’une simple consommation.

Pourquoi cette attirance de la population pour des objets déjà utilisés, surtout si l’on met en exergue les risques de santé et d’environnement liés à ces produits ?

D’emblée, il faut rappeler que tout le monde n’est pas au courant des risques que représentent le fait, par exemple, d’arborer un sous-vêtement qui a été porté par quelqu’un d’autre. Et même si cette opinion était à la portée de tout le monde, rien ne dit que les consommateurs allaient changer leur affection pour les produits made in Europe et, ce, pour trois raisons au moins. La première est liée à l’absence, sur le territoire nationale, d’industries capables de fabriquer les mêmes objets que ceux proposés par les brocanteurs, alors même que les populations, embarquées dans l’ère de l’automatisme, ont déjà ou presque perdu les réflexes mécaniques dans l’accomplissement de certains actes de la vie quotidienne : une jeune fille de 2012 a plus de mal à écraser l’arachide ou la tomate sur une pierre que ne pouvait l’avoir sa consœur d’il y a quelques décennies. Du coup, celle-là sera plus séduite à l’idée de s’acheter un moulin à légumes qui, tout en lui faisant gagné du temps, lui procurera une patte convenable aux usages de l’heure. N’oublions pas que la publicité de ces objets s’accompagne d’une rhétorique dont la volonté manifeste est de marginaliser les anciennes manières de faire, afin de créer une clientèle. Même si ces entreprises existaient, et c’est la deuxième raison, rien ne dit que les populations allaient les fréquenter au même titre que les brocantes, à cause de l’extraversion qui caractérise l’homme africain en général et le Camerounais en particulier. Ici et là en Afrique, en effet, les gens sont attirés par ces objets parce qu’ils symbolisent un ailleurs lui-même sublimé : l’Occident. Avoir, parmi ses ustensiles de cuisine ou dans sa garde robe, une micro-onde ou un chemisier d’origine occidentale semble conférer, dans les imaginaires populaires, du prestige. À cela s’ajoute,
troisième raison, le pouvoir d’achat qui est faible et ne permet donc pas à ce que tous les citoyens camerounais puissent se procurer des objets neufs. Ces derniers sont d’ailleurs soupçonnés, depuis l’intrusion et le développement du marché chinois, de piètre qualité, et font donc plus craindre une perte d’argent que de procurer de l’assurance d’avoir acquis un bien durable.

Quel avenir pour la bocante au Cameroun ?

La brocante a un avenir radieux, malgré les dégâts qu’elle fait peser sur le tissu industriel national, comme cela se donne à voir dans le domaine de l’habillement où la friperie a carrément étouffé l’industrie vestimentaire (CICAM) qui ne compte désormais que sur une clientèle de type cérémonial. D’une part, tant que le Camerounais va consommer ce qu’il ne produit pas, et produire ce qu’il ne consomme pas, et tant que notre pouvoir d’achat sera moindre, il est fort à craindre que le Cameroun reste le déversoir des produits utilisés de l’autre côté. D’autre part, la brocante résout un certain nombre de problèmes sociaux réels, qu’ils aient été construits par les médias ou imposés par les temps qui courent. Faisant partie du secteur informel, elle donne de l’emploi à nombre de Camerounais dans un pays où plus de 90% de la population se débrouille dans le secteur informel. Donc, au-delà de la fonctionnalité des objets qu’elle propose, la brocante est écosystème social où se côtoient plusieurs acteurs qui se chargent et se chargeront, contre vents et marrées, de sécuriser (dans le but d’une pérennisation) un secteur qui, pour faire corps avec le langage populaire, nourrit son homme.

Propos recueillis par Errol Ngagom